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Illustration de Jean-Claude SERVAIS
 

La Semois, rivière de rêves et de légendes
par Patrick BIREN (extrait de "Tribune de l'eau" n°2 sept.89)
 
Rivière de légendes, la Semois véhicule sa destinée dans une nature où l'on retrouve parfois des traces de civilisations anciennes, de l'âge de la pierre à l'époque mérovingienne. En flânant le long de ses berges, le promeneur attentif peut encore l'entendre chanter les fastes de Godefroid, premier roi de Jérusalem et les exploits des quatre fils Aymon, montés sur le fabuleux cheval Bayard...
La Semois éveille la curiosité dès sa naissance, à Arlon: une de ses sources jaillit dans ce qui fut la cave d'une maison bourgeoise de la rue du Luxembourg, sur la colline Saint-Donat. Après avoir quitté l'ancienne ville romaine, située au croisement des grandes chaussées allant de Reims à Trèves et de Tongres à Metz, la rivière s'en va cheminant dans la large dépression qui longe l'Ardenne. Elle serpente dans une belle campagne où s'étendent les près jusqu'au bas des pentes, interrompus parfois par quelques bois.

Entre Vance et Tintigny, les marais de la Haute-Semois renferment des trésors de richesse. Des chercheurs y ont trouvé des pollens fossiles de plantain et des spores de fougères. Des éclats de silex, vestiges d'une lointaine époque néolithique, ont été mis à jour. Les Romains y ont laissé des nécropoles, des débris de maçonnerie, des tuiles, des poteries et des pièces de monnaie. En ces temps reculés, les marais auraient même été traversés par un réseau de chemins, de sentiers et de gués dont l'infrastructure en bois a été retrouvée.

Jusqu'au XIXe siècle, on y a extrait de la tourbe, le charbon du pauvre, tandis que le fauchage de ces terrains fangeux, en, été, procurait un complément de fourrage pour le bétail lors de la mauvaise saison.
A quelques kilomètres de là, la réserve des Abattis offre un intérêt scientifique exceptionnel. Elle s'articule autour d'un des bras morts de la Semois et d'un de ses petits affluents, le ruisseau du Rolle. Dans ce site composé d'étangs, de prairies et de bois marécageux, le botaniste le plus exigeant pourra rencontrer des espèces extrêmement rares, comme les laiches arrondie et paradoxale ou encore les linaigrettes grêles et à feuilles étroites.

Quittant le pays d'Arlon, la capricieuse Semois, tellement sinueuse, promène un long ruban argenté de Tintigny à Rochehaut en une succession de méandres de plus en plus tourmentés... à la plus grande joie des pêcheurs et des amateurs de kayak.
A Jamoigne, presque au pied du château du Faing et de sa vieille église du XIe siècle, le Semois reçoit la Vierre, rivière typiquement ardennaise, qui a la transparence du cristal. Elle s'est enrichie de plusieurs gros ruisseaux venus de Neufchâteau, Saint-Médard et Montplainchamps, ainsi que du trop plein des barrages de Neufchâteau et de Suxy.
Plus loin, sur une crête entre la Chiers et la Semois, c'est le village d'Izel. Se dirigeant vers le nord, le cours d'eau va bientôt se heurter aux rudes rochers ardennais. C'est ensuite la traversée de Chiny, cité fière de ses armoiries sculptées dans le mur du pont Saint-Nicolas.

Ici, elle enclave dans un méandre l'éperon rocheux où se dressait jadis la redoutable forteresse des comtes de Chiny qui à un moment dominèrent 57 châteaux et 1412 villages, et fondirent l'abbaye d'Orval.

 
Entre Chiny et Lacuisine, la bouillonnante rivière creuse le défilé sauvage du Hât, bordé de hauts versants boisés. Des plantes aquatiques envahissent le cours d'eau, dont les eaux transparentes laissent entrevoir le fond caillouteux où glissent les truites argentées. Puis la rivière s'assagit et c'est Lacuisine, un ancien rendez-vous de chasse des seigneurs de Chiny. Le petit village doit son nom à l'habitude que l'on avait de préparer ici la cuisine des chasseurs.
 
 

Ensuite la Semois arrive à Florenville. Le long de la rivière, au printemps, primevères et marguerites fleurissent sur les prés, tandis que les eaux se remplissent de renoncules blanches.
Elle atteint alors Martué, où elle passe sous les arches trapues d'un pont, non loin de la Croix de Justice (1327) et du vieux moulin. Elle reçoit la Tamijean qui descend des Epioux, où un château se reflète dans l'eau au milieu de futaies et de bruyères. La rencontre a lieu à la Forge Roussel, endroit paisible où une ancienne demeure de maître de forge se mire dans un petit étang solitaire entouré de forêts.

Après Laiche, c'est Chassepierre, Sainte-Cécile et Herbeumont. Dans la solitude de la forêt, elle franchit définitivement la barrière ardennaise en s'étranglant dans le long défilé de Mauleux, mystérieux couloir où les arbres descendent jusqu'à l'eau et que domine une haute rive rocheuse et buissonnante, la Roche du Chat.

Puis les versants s'abaissent et la vallée s'ouvre. C'est là, au confluent avec l'Antrogne, que la Semois offrit au XIIe siècle un coin de paix et d'isolement aux moines du prieuré de Conques. La rivière est encore barrée par la vieille vanne aux moines, barrage à claire-voie destiné à retenir les poissons. C'est ainsi que les religieux s'approvisionnaient en anguilles et en truites. La rivière décrivait ici une large courbe. Ce méandre maintenant délaissé par l'eau au profit d'un trajet plus court s'orne d'étangs parmi les prés.

Le cours redevient ensuite forestier, semé de rochers. Dans ce paysage sauvage et secret, la Semois dessine une boucle autour d'une crête rocheuse, le Tombeau du Chevalier, dont la forme évoque celle des tombes médiévales. Puis elle s'attarde au pied du replat qui accueille Herbeumont.  Devenant capricieuse, elle contourne les ruines sombres du vieux château fort du XIIIe siècle pour rejoindre par de longs méandres presque fermés Cugnon, où une crête rocheuse couronne un promontoire séparant la Semois d'un ruisseau sauvage, les Alleines. L'allure fantastique de cette arête lui a valu le nom de Saut des Sorcières. On l'a appelé aussi la Roche-à-Colas, en souvenir d'un pâtre qui osa s'aventurer avec son troupeau dans le domaine des fées et qui triompha de tous leurs stratagèmes.

A Dohan, petit village aux maisons couvertes de toits d'ardoises, elle rencontre les premiers séchoirs à tabac. La vallée est accidentée et profonde (160 mètres à Renauvande). On y trouve des abrupts vertigineux comme la Roche Percée, et des éperons impressionnants telle que la masse rocheuse de la Saurpire. Mais ici la promenade devient périlleuse: depuis quelques années, le danger d'affaissement menace. Puis se dresse une arête massive, étroite, escarpée: la Semois arrive à Bouillon, cité dominée par le château fort rendu célèbre par Godefroid, chef de la première croisade, en 1096. Cette forteresse fut l'enjeu de luttes âpres. Elle subit 17 sièges et ne put être prise que par trahison ou famine.

 
 

Entre Bouillon et Alle, la Semois montre une succession de ces méandres qui ont fait sa renommée. A Ucimont se trouve un des sites les plus célèbres de la vallée, celui du Tombeau du Géant, étendu dans une boucle presque fermée de la rivière. Plus loin, c'est Poupehan et Rochehaut. La Semois longe ici les rochers où se sont forgées de nombreuses légendes: le trou du diable, la roche aux fées, le site de Frahan, qui a inspiré tant d'artistes... avant d'être le fer de lance de l'action des écologistes locaux.

Nous arrivons alors au coeur du pays du tabac. Mais cette activité n'a plus l'ampleur d'autrefois, et souvent, les séchoirs n'abritent plus que la réserve de bois ou le matériel agricole. Après Alle et Chairière, voici Laforêt. Avec ses fontaines et son abreuvoir, son ancienne forge et son vieux château, le village semble refuser de trancher ses attaches avec le XIXe siècle. A cette époque, pour transporter leurs récoltes d'une rive à l'autre, les gens du pays construisaient un pont de claies fait de branches entrelacées posées sur des pieux. Ils le démontaient à la mauvaise saison. Certaines années, ce curieux ouvrage franchit encore la rivière.

Vresse est un autre village fréquenté par de nombreux artistes. La Semois coule ici entre les arches du vieux pont St-Lambert. Tandis que de nombreux ruisseaux débouchent de défilés sauvages taillés dans la forêt, la Semois, calme et majestueuse, serpente entre les prés. Après Membre, la Semois forme une boucle autour du lieu-dit Le Châtelet. Un voile de mystère entoure toujours cet énorme promontoire boisé. Est-il ou non surmonté des ruines d'une ancienne fortification? Mais au-delà de cette énigme, c'est une forêt d'une étonnante richesse qui se trouve ici, dans un site présent protégé.

A la sortie de la boucle, voici Bohan, dans un large fond soigneusement cultivé, parsemé de séchoirs à tabac. C'est ici, à la sortie du village, que la plus belle des rivières de Belgique devient française et change son nom en "Semoy". Nonchalante, elle glisse entre les promontoires boisés qui l'entourent. Ses lointaines étapes ont pour noms Hautes-Rivières, Nohan et Thilay.
Sa dernière fantaisie, la Semoy se l'offre peu avant Monthermé; elle éclate alors en plusieurs bras. Mais le bout de son voyage est proche. Dans cette petite ville autrefois florissante grâce à ses ardoisières et ses activités dans le domaine de la métallurgie, les différents bras de la rivière rejoignent, dociles, le fleuve majestueux qui traverse la cité de part en part. Lorsque les eaux de la Semoy se sont mêlées à celles de la Meuse un périple long de 198 kilomètres s'est achevé.